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mercredi, septembre 28, 2022

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Presqu’îles : le Médoc en clair-obscur

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Le sel de l’océan. Le sable des dunes. La boue des marais. La vase de l’estuaire. La résine des pins. Le Médoc colle à la peau. C’est dans son pays natal – le Médoc des landes, le Médoc maritime – que Yan Lespoux plonge à pleines mains. Dans ces nouvelles, l’auteur, fin connaisseur de polar, s’attache à quelques personnages aux traits de caractère taillés à la serpette – parfois juste des silhouettes -, embringués dans des pérégrinations qui, parfois, finissent mal. Ce sont des histoires de chair, de sueur et de sang. Les sentiments, bien présents, semblent comme étouffés par ce Médoc qui tangue entre subtilité et sauvagerie, entre art de vivre et misère sociale.

Gratter le vernis du pays de cocagne

Que fait ce gars nu au volant d’un tracteur enjambeur en pleine nuit ? Comment, après un cambriolage qui tourne mal, deux gars salement amochés sont attachés avec du fil de fer à un arbre ? Pourquoi celui qui était armé d’un fusil voit le couvercle de béton se refermer au-dessus du puits dans lequel il gît ? Qui est « le premier noyé de la saison » ? Les réponses sont dans Presqu’îles. Le langage y est direct, les mots parfois crus. Ce n’est pas le Médoc de carte postale, les stations touristiques du littoral, le formidable ordonnancement des rangs de vigne, le gravier bien peigné dans les parcs des châteaux viticoles. Yan Lespoux gratte le vernis du pays de cocagne et s’intéresse au noyau médocain tel qu’il est une fois que l’on a épluché la douceur de vivre.

Presqu’îles – au pluriel, parce qu’il s’agit d’une pluralité de destins – pourrait être une série de courts-métrages aux scénarios tantôt cocasses, tantôt noirs. Parfois les deux à la fois. Dans cette terre presque îlienne, on peut vite se sentir loin des regards, des conventions et des lois. Le tout assaisonné d’une bonne louche de rejet de « l’estranger » (et du Bordelais et aussi un peu du Charentais). La picole. Les minima sociaux. La rudesse des comportements, qui fait écho à la rudesse des éléments, les tempêtes qui avalent le littoral à pleine bouche, les périodes de canicule, les pluies qui transforment les terres en marécages.

Le Médoc à petites touches

On songe un instant au bayou de Louisiane qui fait l’atmosphère de Dans la brume électrique (2009), où le flic incarné par Tommy Lee Jones est sur les traces d’un tueur en série. Dans ces nouvelles, pas de tueur en série, mais des histoires au cœur d’un Médoc âpre, dans des « villages » dont les noms le plus souvent ne sont pas donnés. On croit les reconnaître en suivant la piste descriptive de l’auteur. On n’est pas certain. Et si c’était… Non, en fait, ce n’est pas cet endroit. Enfin, ça y ressemble. En tout cas, c’est en Médoc et nulle part ailleurs, le plus souvent du côté des étangs et des dunes de l’Atlantique.

L’épave du Cantabria, les marées, les pins, les sentes, les étangs, les crastes, les arbousiers, la voiture sans permis et les Citroën C15, les lourds camions chargés de bois, les tonnes de chasse et les appelants, les sangliers, les cerfs et les chevreuils, la partie de chasse, les gitans, les petits boulots saisonniers, la tempête de 1999, les coupes rases en forêt, les pare-feu, des noms de boîtes de nuit qui font tilt dans les souvenirs de Médocains, le grenier médocain, les tricandilles et même les Noisettines du Médoc. Par petites touches, les références glissées dans chaque nouvelle dessinent les contours d’un Médoc qui est, plus qu’un décor, comme une force tellurique qui agit sur les corps et les esprits.

Comme un Far West girondin

Certains des protagonistes sont odieux, méprisables, dangereux, pitoyables. Esprits tourmentés qui prennent les mauvaises décisions, baignent dans leurs frustrations. Certains textes sont plus légers. L’humour, l’ironie et les saillies piquantes sur le genre humain apportent un peu de piment au milieu de cette galerie de personnages juste humains, avec leurs travers, leurs désirs et leur sensibilité, leurs désillusions, leurs fragilités.

Ce n’est surtout pas une stigmatisation du Médoc et ses habitants. Les Bordelais s’en chargent encore très bien et, disons-le, certains Médocains ont intégré ces stéréotypes persistants (les « Indiens », les « sauvages ») pour y forger une sorte d’armure pour se protéger d’éventuels envahisseurs : ici, nous sommes différents. « Je voulais parler des gens tels qu’ils sont pour que cela soit crédible », explique Yan Lespoux. « Je voulais que ça soit vrai », ajoute-t-il. Non pas que les faits décrits dans les histoires soient vrais. Mais parce que les ambiances, les lieux, les paysages et les personnages, eux, sont issus de l’observation d’un enfant du pays médocain.

À l’image de la belle couverture du livre, c’est un Médoc en clair-obscur qui se dessine au fil des pages. Il faut dire que ce petit Far West girondin est propice à la fiction. Son passé d’anciens naufrageurs et de chasseurs-cueilleurs, son présent encore peuplé de braconniers et d’autochtones habitués à la débrouille et aux petites combines ne peuvent que nourrir l’inspiration. Sous un ciel immense, c’est une vaste presqu’île dans laquelle il est toujours possible de trouver un endroit isolé pour crier sa rage ou sa tristesse. Le problème, c’est que d’autres cris ne sont jamais entendus. Lisez Presqu’îles de Yan Lespoux et vous comprendrez.

Auteur : Dominique BARRET

PHOTO JULIEN LUTT

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